Conférence ESSEC LUXE du 29 janvier 2025

Dans le cadre du club ESSEC LUXE, j’ai eu le plaisir de co-animer avec Aurélie Desombre, une table ronde passionnante sur un sujet clé dans le secteur du luxe : « L’innovation au service de la création ». Quatre invités, aux expériences très complémentaires, nous ont fait l’honneur de partager leur vision et leur analyse : Pierre-François Le Louët, Marc Bayard, Alexandre Echasseriau et Romain Moyse.

 

 

Introduction par Pierre-François LE LOUËT – NELLY RODI

Pierre-François Le Louët est président directeur général de l’agence NELLY RODI depuis 2003 et ne cesse de faire évoluer ce bureau de style très focalisé sur les tendances esthétiques. NELLY RODI est une véritable agence de conseil strategique spécialisée dans le secteur des industries créatives. L’agence est active dans une dizaine de pays avec des bureaux en Chine et aux US. Par ailleurs, P.F Le Louët est activement impliqué dans de nombreuses organisations professionnelles, apportant son expertise et sa vision au service du développement des industries créatives.

Pour introduire le sujet, Pierre-François Le Louët évoque Emmanuel Kant (avec sa Table des Catégories). Et les trois questions qu’il faut se poser, sur la relation entre 2 éléments, et donc ce qui nous intéresse aujourd’hui, entre l’innovation et création : « Est ce que c’est possible, est ce que ça existe, est ce que c’est nécessaire ? » .
L’innovation peut-être technologique et non technologique. Elle passe par l’innovation des matériaux, l’innovation des procédés (industriels, artisanaux et digitaux). Il y a deux écoles : beaucoup de Maisons de Luxe souhaitent rester dans le « temps long » et ne souhaitent pas que l’innovation soit visible. D’autres, au contraire, pensent que l’innovation doit être présente car elle permet de nouveaux gestes créatifs.

L’innovation est omniprésente car la création ne cesse de se régénérer par de nouveaux procédés et enrichit les démarches créatives et celles des Maisons. L’innovation est nécessaire car elle doit répondre aux défis climatiques. Sans travail majeur sur les matériaux, l’économie n’arrivera pas à atteindre ses objectifs de diminution d’empreinte carbone. L’innovation est aussi nécessaire pour répondre aux attentes des nouvelles générations. Il faut transformer le cadre de travail, l’outil de travail pour s’adapter au monde contemporain. Et enfin, l’innovation sera toujours nécessaire car il y a une vraie appétence pour la nouveauté,. Elle est judicieuse car le rapport à la création est notamment bousculée par l’IA et impose que 3 intelligences cohabitent : l’intelligence artificielle, notre intelligence et l’intelligence de la main. Les 3 doivent fonctionner les unes avec les autres de manière optimale. Elles sont toutes les trois au service de la création.

 

 

Intervention de Marc BAYARD – LES MANUFACTURES NATIONALES

Marc Bayard est Directeur de la Recherche et de l’Innovation au Mobilier national. Il a programmé de nombreux artistes contemporains : Eva Jospin, Pierre et Gilles, Sheila Hicks, Jean-Charles de Castelbajac et Harry Nuriev. Il est Docteur en histoire de l’art (EHESS), pensionnaire de la Villa Médicis, et directeur du Département d’histoire de l’art de cette institution. Il a été membre du Cabinet du ministre de la Culture de Monsieur Frédéric Mitterrand. Il est l’auteur de « Design du pouvoir », « L’Atelier de Recherche et de Création du Mobilier national » (2016), de « Slow-Made, Manifeste du geste humain » (2022).

Le Mobilier National est une Institution unique au monde : 650 personnes y travaillent après le regroupement avec la Manufactures de Sèvres, dont la moitié sont des artisans d’art au service de l’ameublement, du goût français et d’un savoir vivre à la française. Sa mission est de rénover, fabriquer et achèter du mobilier, il prône le temps long. Marc Bayard explique que le Mobilier National est un corps à deux jambes : une jambe est tournée vers le passé (collections, ateliers de restauration, gestes ancestraux), et l’autre jambe est tournée vers la création contemporaine. Il fait vivre le passé dans le présent (expositions, visites…) et pense à agir dans le futur avec le présent. Désir de la perspective de l’utilité.

Le point d’ancrage est la virtualité de nos échanges et de nos vies. Et en même temps s’impose le réel : il faut une adéquation de la virtualité avec la réalité. Les dessins générés aujourd’hui par l’IA n’intègrent pas la matérialité et le savoir-faire. Toute la complexité est le passage de l’innovation à la réalité du geste, le dialogue entre désir d’un imaginaire et la matérialité. Investir dans l’IA est une nécessité mais il faut ensuite pouvoir produire.

L’innovation au Mobilier National passe par la création du « Laboratoire des Pratiques Durables » dont la vocation est d’aider la création de nouveaux matériaux déclinables en production, de travailler sur les couleurs…

Selon Marc Bayard, le Luxe fonctionne toujours aujourd’hui car il y a une appétence au réel (au matériel). Et plus on ira vers le virtuel, plus l’affirmation du désir du réel sera grand.
Pourquoi le Mobiliier National continue à exister depuis quatre siècles ? C’est parce que nous avons réussi à se mettre en récits. L’innovation est au service des mémoires (le meilleur exemple est la rénovation de Notre-Dame de Paris en 5 ans), au service du Prestige (création d’une table du conseil des Ministres en béton fibré, très complexe) et au service du collectif (design social : relocaliser la production de la soie, appuyer le filiere du lin, travailler avec du bois français…).

 

Intervention d’Alexandre ECHASSERIAU – CRAFTER STUDIO

Alexandre est le fondateur de Crafter Studio, créé en 2016, qui accompagne les marques dans des projets innovants, de la conception à la fabrication. Diplômé de l’École Boulle et de l’ENSCI, il se définit comme designer et maker, explorant des domaines variés, du design produit à la recherche fondamentale, en passant par l’artisanat.

Il puise son inspiration dans l’art, la science et les savoir-faire traditionnels. Il fonde Crafter Studio en 2016 et accompagne les marques dans des projets innovants, de la conception à la fabrication. À travers ses créations, il mobilise des équipes pluridisciplinaires et place l’innovation au service des métiers d’art, un objectif qui guide toutes ses démarches créatives à venir.

Il nous a notamment parlé de sa collaboration avec l’ébéniste Steven Leprizé (et sa projection plasma – dépôt de métal très profondément dans le bois). Il a conçu avec lui une gamme d’objets d’art de la table en utilisant ce nouveau process. Avec la Manufacture de Sèvres, il travaille sur l’or qui peut être conducteur électrique pour créer des objets connectés…
Alexandre guide l’expérimentation vers l’objet. Son levier d’innovation est la croisée des savoir-faire.

 

 

Intervention de Romain MOYSE – CARTIER HORLOGERIE

Ingénieur de formation, Romain Moyse a 20 années d’expérience dans le développement de produits de Luxe et est titulaire de 26 brevets d’invention. Il est aujourd’hui en charge du pôle « Innovation Produit » chez Cartier Horlogerie dont l’objectif est d’inventer et de développer des savoirs faire au service de la créativité et du design de la Maison.

Son rôle et ce qui l’anime est de créer de beaux objets qui marqueront l’histoire. La maison CARTIER adore reprendre l’héritage de pièces historiques, jouer avec la matière, créer des savoir-faire ou les transformer. Les designers découvrent une innovation (créée pour d’autres secteurs) et travaille autour pour créer une pièce d’exception ou ils développent eux-mêmes de nouvelles technologies. L’exemple cité est la création de la collection de montres souples appelée « Coussin ». Ils ont utilisé une nouvelle technologie d’impression 3D pour créer un gant en or (comme une cotte de maille) et ont utilisé cette technique pour créer les montres « Coussin ». Ils ont inventé un nouveau geste : sertir du souple.

Pour Romain, l’innovation doit avoir un sens, elle est au service du Beau. C’est développer de nouveaux savoir-faire, de nouveaux gestes. C’est aussi s’autoriser à se tromper et prendre le temps…
Il nous partage ses prochains défis : la formation de la prochaine génération d’artisans, repenser les matériaux pour les pérenniser, la transformation des métiers créatifs face aux nouvelles technologies dont l’IA qui bouleverse les pratiques.


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